Disponibilité nucléaire: panique justifiée ou feu de paille?

La disponibilité nucléaire en France ne trahit pas sa légende : une fois encore au cœur de l’actualité des marchés, elle est source de multiples interrogations et inquiétudes.

Note : Le lecteur pressé pourra directement trouver des résultats en fin d’article, mais nous vous proposons avant quelques éléments de contexte

Suite à la crise sanitaire, le groupe EDF a rapidement revu à la baisse son objectif annuel de production nucléaire, de 375/390TWh à 300TWh.

Cette valeur est communiquée par les services de communication officiels du groupe, puis suivie d’une publication de messages d’indisponibilité couramment appelés UMMS (Urgent Market Messages). En effet la directive REMIT impose à l’électricien de rendre public toute indisponibilité fortuite ou planifiée pouvant impacter les cours des marchés de gros de l’énergie.

Cette révision s’explique par deux facteurs principaux, dont l’importance relative peut paraître contre-intuitive.

  • L’impact de la baisse de la consommation électrique lié au confinement (baisse de 15 à 20%) sur la production reste finalement limité. La flotte nucléaire a montré sa capacité à faire du suivi de charge en cas de production renouvelable importante, comme durant le week-end pascal. La période avril/mai qui voit traditionnellement des prix de marché bas (faible demande et production renouvelable élevée), exacerbés par la crise sanitaire, incite EDF à annoncer l’arrêt de certaines tranches sur des critères économiques, afin d’optimiser la gestion du combustible.
  • Cette baisse anticipée de la production, et les incertitudes qui en découlent s’expliquent principalement par la désorganisation massive sur les plannings de maintenance des centrales. Quel que soit le type d’arrêt (rechargement combustible, visite partielle ou visite décennale) il s’agit de chantiers extrêmement complexes, mobilisant plusieurs dizaines d’entreprises et centaines d’intervenants. Or, le confinement est intervenu en fin d’hiver, soit en période de démarrage de ces différentes maintenances, qui n’ont pas en majorité pu avoir lieu (l’ASN a évoqué en fin de semaine dernière la problématique des masques). On peut aussi imaginer que l’épisode du porte-avion Charles de Gaulle, où plus de 50% des marins ont été contaminés, soulève de fortes questions quant à la présence d’un personnel nombreux dans un espace confiné comme une centrale nucléaire. EDF a donc dû réorganiser son planning prévisionnel avec ces nouvelles contraintes.

Près d’une semaine après l’annonce officielle, EDF a donc publié plusieurs dizaines de messages REMIT modifiant la disponibilité prévisionnelle.

Un observateur averti remarquera que l’analyse des messages d’indisponibilité publiés, conduit à une disponibilité prévisionnelle de l’ordre de 350TWh. Largement supérieure aux 300TWh annoncés. Rien d’anormal, ces messages prévoient une disponibilité, pas une production réalisée, et n’anticipent donc pas l’effet du suivi de charge, des inévitables pannes…et font bien souvent preuve d’un certain optimisme sur le respect des durées des maintenances.

Chez COR-e nous modélisons et prévoyons ces différents phénomènes, grâce à l’analyse des données de centaines de plannings et maintenances historiques. Nos prévisions permettent ainsi d’anticiper ce que pourrait être la disponibilité des centrales chaque jour, en temps réel.

Tout d’abord, cet exercice nous confirme qu’une production de 300TWh sur l’année 2020 est cohérente avec les plannings publiés.

Concernant l’impact de cette faible disponibilité sur l’équilibre offre/demande l’analyse est sans appel : la disponibilité sera en forte baisse par rapport à la moyenne 2015-2019, avec un impact qui devrait se poursuivre au moins jusqu’à mi 2021. Même si « visuellement » les modifications semblent déjà fortes pour ce printemps et cet été, l’enjeu est bien l’équilibre offre demande pour l’hiver prochain (Q4 2020 et Q1 2021). Des tensions pourraient apparaître dès le mois de septembre, et devenir très sérieuses en cas de températures sous les normales de saison. Nul doute que RTE annoncera des mesures exceptionnelles dans un futur proche.

En milieu de semaine dernière, l’Autorité de Sureté Nucléaire (ASN) est entrée dans la danse, indiquant travailler avec EDF sur un potentiel nouveau planning, qui serait rendu possible par certaines dérogations réglementaires. Si ce cas de figure n’est pas inédit concernant les maintenances effectuées pendant les arrêts pour rechargement combustible, il nécessitera une étude au cas par cas par réacteur. Il est donc fort peu probable d’avoir des informations plus précises sur ce sujet avant plusieurs mois.

L’avancée de ces discussions est à suivre de près, mais leur existence même semble valider des inquiétudes partagées sur l’équilibre offre/demande. En tout état de cause, si la disponibilité nucléaire pouvait être révisée à la hausse pour cet hiver, elle resterait largement en dessous de celle des années précédentes, et cela serait au prix d’une disponibilité plus faible quelque part dans le futur.

Le graphique ci-dessous récapitule les résultats de nos modélisations

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